Monnaie, lingots, pièces… De mètre étalon à valeur refuge, l’attrait intemporel de l’or

Posted by on avril 8, 2026 in Uncategorized | 0 comments

Le métal jaune reste la valeur refuge par excellence. Ni monnaie officielle ni simple matière première, il occupe une place singulière dans l’économie mondiale.

Le vendredi 24 octobre dernier, une escorte hautement sécurisée quitte discrètement le Louvre, direction la rue du Colonel-Driant, distante d’à peine 300 mètres. Cinq jours plus tôt, le musée a subi un spectaculaire cambriolage et il a été décidé de mettre en lieu sûr une partie de la collection des bijoux qui n’a pas été dérobée. Mais où stocker cet or et ces pierres précieuses ? Dans les sous-sols de la Banque de France, au cœur d’un des plus gros coffres-forts du monde et sans doute le plus sécurisé : la Souterraine. Située à 27 mètres sous terre, cette salle de 11 000 mètres carrés abrite l’essentiel des réserves d’or de la France. Des centaines de lingots, soigneusement rangés sur des étagères. Des milliers de pièces d’or, pour certaines très anciennes. « La plus gigantesque mine d’or de notre monde contemporain », écrivait Stefan Zweig en 1932, après avoir pu visiter les lieux, inaugurés cinq ans plus tôt.

L’endroit est évidemment surprotégé. Pourtant, il est aujourd’hui plus symbolique que vital : le stock d’or de la France est de 2 436,8 tonnes, stable depuis 2009. Bien sûr, au cours actuel du lingot, cela représente une énorme somme, plus de 300 milliards d’euros. Mais la vente de ce stock épongerait moins de 10 % de la dette de l’Hexagone ! Cela aurait été impensable il y a à peine plus d’un siècle, lorsque la création monétaire était strictement limitée par les réserves physiques : on ne pouvait émettre plus de monnaie que l’or détenu. Un système qui obligeait à une certaine rigueur budgétaire, limitait l’inflation et ne permettait pas le surendettement. Une aberration pour l’économiste britannique John Maynard Keynes, apôtre de la relance par le déficit, qui, dans un ouvrage de 1924, qualifiait l’or de « relique barbare », un héritage des temps anciens inadapté aux économies contemporaines, ce système reposant sur un stock d’or mondial limité, à un moment où la croissance économique et le commerce international étaient en pleine expansion.

La fin de l’étalon-or

L’origine de ce système de garantie en or, qu’on appelle l’étalon-or, remonte au XVIIIe siècle, quand les banques garantissaient la conversion des billets en or sur demande. Ce mécanisme s’est ensuite développé jusqu’au début du XXe siècle. Mais après la Première Guerre mondiale, l’étalon-or est peu à peu abandonné : les États ont dû massivement emprunter, notamment pour s’armer, et leurs stocks d’or ne permettent plus de couvrir la monnaie émise. En 1944, les accords de Bretton Woods instaurent un nouveau système : seul le dollar reste convertible en or, pour 35 dollars l’once, et les autres monnaies s’alignent sur lui. Une hégémonie qui finit par irriter certains partenaires des États-Unis, dont la France.

En 1965, le général de Gaulle demande que « les échanges internationaux soient établis sur une base monétaire indiscutable et qui ne porte la marque d’aucun pays en particulier ». En clair, le retour de l’étalon-or. Conjointement, il organise le rapatriement de l’or français stocké aux États-Unis pendant la guerre, avec l’opération Vide-gousset, via 44 voyages en bateau et 129 vols. Tout cela lui vaudra le surnom de « Gaullefinger », en référence au film de James Bond Goldfinger. À la fin des années 1960, après la guerre du Vietnam, l’émission excessive de monnaie aux États-Unis rend de moins en moins crédible le change dollar/or, que les réserves américaines, stockées dans le fameux Fort Knox, risquent de ne plus couvrir. Aussi, en 1971, le président Nixon abandonne la convertibilité du dollar en or. Cela signe la fin du rôle monétaire de l’or.

L’utilisation de l’or comme monnaie remonte pourtant à une époque très lointaine – celle des barbares, dirait Keynes. Les premières pièces sont apparues au VIe siècle avant J.-C., sous le règne de Crésus, roi de Lydie, qui utilise l’or trouvé dans les sables aurifères de la rivière Pactole. Et, 3 000 ans avant notre ère, les Égyptiens utilisaient déjà abondamment ce métal dit incorruptible, car inoxydable, contrairement au fer ou au cuivre. Une permanence qui lui confère une dimension symbolique : l’or incarne la richesse qui ne disparaît pas. « Dès l’Égypte, l’or a servi de valeur d’échange, explique Jean-François Faure, fondateur d’AuCoffre.com, service en ligne de placement en or physique. Il a ensuite longtemps gardé cette place de monnaie, notamment pour les Grecs, puis avec les florins de Florence ou les ducats de Venise. Mais il ne faut pas non plus oublier que, l’or, c’est aussi la matière pour laquelle on s’est le plus entretué de toute l’histoire. La réalité de l’or, ce sont des morts, des massacres, de la folie… »

En France, l’or a toujours été apprécié des investisseurs. Jusque dans les années 1970, la France est même le plus important marché de l’or d’investissement au monde. « Les Français figurent parmi les champions mondiaux de la thésaurisation de l’or », estimait François de Lassus, en 2018, dans Réalités industrielles, « La place de l’or dans l’épargne des Français », rappelant que 515 millions de pièces Napoléon furent frappées entre 1803 et 1914. L’or, qui n’est pas un produit de riches, mais un placement plutôt populaire : 80 % des possesseurs d’or en France l’ont obtenu par héritage ou donation. Malgré cet attrait, à partir des années 1970, les transactions diminuent, notamment en raison de l’introduction d’une taxe forfaitaire sur les ventes d’or en 1977 (4 % à l’origine, 13 % aujourd’hui).

Un poids qui se mesure en once

L’unité internationale de mesure du poids de l’or est l’once troy, qui tire son nom d’une ancienne mesure médiévale utilisée lors des foires de Troyes, à la croisée des routes commerciales du Moyen Âge. Une once représente 31,103 grammes et s’échangeait en 1971 contre 37 dollars. Dans le milieu des années 1990, le cours de l’once s’élève à environ 400 dollars, avant de retomber, en 2000, à 280 dollars, les investisseurs se tournant alors vers des valeurs qui semblent plus porteuses, comme les nouvelles technologies. Mais les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis génèrent de nouvelles tensions internationales… qui font repartir l’or à la hausse. Le site or.fr a calculé que, entre 1971 et 2021, le prix de l’once d’or a augmenté de 4 680 %, tandis que, dans le même temps, le prix médian d’une maison aux États-Unis n’a augmenté que de 1 221 %. Pour des personnes possédant de l’or, une maison valait donc l’équivalent de 691 onces en 1971, contre 180 en 2021, presque quatre fois moins ! Et la hausse n’est pas terminée : l’once s’appréciait à 2 780 dollars fin 2024, avant de battre un record à 5 075 dollars le 26 janvier dernier.

En période de forte incertitude, l’or joue en effet un rôle paradoxal : il ne génère ni intérêts ni dividendes pour celui qui le possède, mais il offre une stabilité que les actifs numériques ou boursiers ne peuvent garantir. Contrairement à une obligation ou à une action, l’or n’est la dette de personne. Si le système financier s’arrête ou qu’un État fait faillite, le lingot physique conserve sa valeur intrinsèque. C’est l’assurance ultime. « Mais le cours de l’or n’est pas lié aux achats et aux ventes des particuliers : ce sont les États qui le font, en réalité, avec des mouvements importants, comme la Chine ces dernières années, qui a acheté beaucoup d’or et qui continue à le faire massivement », observe Yann Bouillonnec, président de Gold Service. Les plus grands détenteurs d’or restent d’ailleurs les banques centrales : les États-Unis possèdent les réserves les plus importantes, suivis de l’Allemagne, de l’Italie et de la France, même si la dynamique récente vient donc surtout des économies émergentes.

Malgré les cours records, l’attrait des Français pour l’or ne semble pas s’émousser. Dans le courant de cette année, la Monnaie de Paris va ainsi lancer une nouvelle pièce, le Bullion, vendue pour la valeur de son poids en or, d’un dixième d’once à une once, sous forme physique ou dématérialisée. On estime qu’environ 3 500 tonnes d’or seraient détenues par les particuliers français (un tiers sous forme de lingots et deux tiers sous forme de pièces, principalement des napoléons). C’est plus que la totalité du stock d’or détenu par la Banque de France… Un bas de laine qui n’est pas conservé dans des conditions aussi sûres que s’il était enfermé dans la Souterraine…

Source : lefigaro.fr

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